1890, une époque de conventions, de convenances, de règles silencieuses. Une période où on ne vit pas, mais on se conforme. Le paraître, les usages sont codifiés, les opinions sont plus importantes que les sentiments… Sortir du cadre n’est pas une faute mais une condamnation, la rigidité dirige.
Elle le rencontre. Ce n’est pas une rencontre ordinaire. Elle est de celles qui dérèglent tout, qui ne s’expliquent pas… tant d’intensité, tant de chaleur. Ils se découvrent avec les autorisations, les étiquettes de l’époque… avec la retenue… la frustration… et tellement d’envie.

Astrid, une jeune femme fougueuse, affirmée, un soupçon d’arrogance, un regard qui capte, une beauté qui impose. Dotée d’un vrai talent de cavalière, des aptitudes surprenantes avec son étalon Apollon. Avec lui, elle devient autre chose ! Sa manière de le dompter illustre parfaitement sa personnalité assurée et étonnante. Elle a le monde et les hommes à ses pieds, elle dispose…

Son jeu favori : du haut de la jetée, plonger dans la mer sur le dos d’Apollon pour rejoindre le rivage. Une traversée de cinquante mètres de vagues, de lutte, parfois de courant ! C’est un jeu périlleux, mais elle se sent vivante, le danger l’amuse, l’instinct de survie est vif. Les hommes la regardent, beaucoup l’admirent, tous la suivent.

Arthur ne la regarde pas comme les autres. Il devine la femme qu’elle cache. Il l’aime pour cette passion audacieuse et cette fougue de la vie, mais aussi pour celle que personne ne veut voir.

Elle est promise à un autre. Si injuste et difficile, cela répond aux obligations et aux conventions de l’époque, les sentiments et les rêves n’ont pas leur place… un nom, une alliance, une place, rien à discuter !

Astrid et Arthur se rencontrent à la chasse, les femmes montent en amazones mais pas elle. Astrid chevauche comme un homme, elle fait la course avec le vent. Grâce à son audace, elle protège sa force, sa liberté… ses failles. C’est une excellente pisteuse, elle aime relever les défis, elle devance la gent masculine, mais jamais elle ne tue un animal. Tous ses prétendants la suivent aveuglément, aucun n’ose sortir une arme en sa présence. Ce qui fait également son charme et laisse percevoir l’autorité et la sensibilité précieusement dissimulée.

Il est totalement émerveillé, complètement ébloui par cette personnalité qui les envoûte tous malgré les codes établis.

Elle sent l’empreinte qu’elle laisse sur les hommes, elle en joue, mais avec lui, elle se laisse être… elle a envie d’être plus authentique mais encore rattrapée par l’étiquette et les règles. Ils se croisent aux dîners, aux réceptions, à chaque fois cette attraction inexplicable les rend inséparables, toujours trop proches, mais toujours trop loin, une seconde de trop dans les yeux… le regard social les sépare, la bienséance les retient. Elle ne peut pas exposer sa réputation ! Son impétuosité n’est pas contestée, même admirée, mais elle doit faire preuve d’une obéissance implicite.

Elle aime ce regard, celui d’Arthur, celui qui ne consomme pas, celui qui ne possède pas mais qui veille. Elle chérit cette attention si particulière envers elle…

Astrid adore et déteste ce monde de conformités, de surveillance, de politesses démesurées. Elle hait ce qui l’empêche d’être libre d’aimer un homme qu’elle désire tant mais elle raffole de paraître dans les mondanités où elle se sait admirée, convoitée et respectée… elle est exactement ce qu’on attend d’elle et c’est peut-être le dilemme, l’image qu’elle cultive.

Jamais elle ne désobéirait aux perspectives orchestrées par ses parents, jamais elle n’envisagerait de les décevoir, elle reste cette perfection qu’ils sont fiers d’élever. Au détriment de tous ces sentiments pour Arthur, ils ne méritent pas cet affront, l’humiliation sur sa famille… jamais… l’essentiel est d’exister au sein de la bonne société, de l’ordre et du contrôle !

Elle le rêve mais elle épouse Victor, ce qui est convenu depuis l’enfance. Depuis des années, Victor est devenu son ami, il est bon, il devient un gentil mari. Ils nourrissent ce lien d’amitié depuis l’âge tendre, une forme d’amour et de tendresse. Mais la nuit, elle rêve d’Arthur… pas à ce qu’ils ont vécu mais à ce qu’ils n’ont jamais osé vivre… elle imagine ses mains, ses caresses, son regard, elle rêve de la découverte des corps, de son odeur, de son souffle, ce fantasme de fusionner avec lui… de vibrer, de vivre !

Arthur rencontre une autre femme, elle conçoit que c’est par tristesse et résignation de leur amour impossible qu’il se tourne vers une autre.

Loren, une femme douce et discrète, tout ce qu’Astrid n’est pas et tout ce qu’elle n’a jamais voulu être ! Autant l’énergie et l’exaltation d’Astrid la célèbre, autant la retenue et la sobriété de Loren l’illustrent.

Dix ans passent…

Le hasard joue pour qu’Astrid et Arthur se retrouvent au même endroit, la jetée, le vent, les chevaux. Le cœur d’Astrid bat à tout rompre. Ils sont face à face sur leur monture. Ils parlent de rien comme deux inconnus bien élevés mais leurs regards trahissent, elle attend vivement quelque chose sans comprendre quoi, un signe, un mot, une faille… quelque chose qui prouve que rien n’a disparu.

Tout en lui parlant, il sort une fiole, d’un geste discret, il la porte à son nez. Elle comprend immédiatement ! Ce doux parfum… elle veut y croire… que c’est le sien, celui qu’il a désespérément besoin d’humer.

La fiole lui échappe des mains, elle se brise, l’odeur se libère, de la fleur d’oranger, elle ne l’a jamais porté ! Se dévoile le parfum de Loren !

Leurs regards se croisent, il se sent démuni devant cette vérité non avouée, il ne dit rien mais tout est dit, il aime sa femme !

Elle se sent trahie, son monde bascule silencieusement. Elle découvre qu’il ne l’a jamais choisie parce qu’elle ne s’est jamais dévoilée. Toute sa vie, elle a joué un rôle social, elle a séduit, elle a dominé, elle a brillé mais elle n’a jamais montré sa vulnérabilité, elle n’a jamais été vraie.

Elle a nourri cette personnalité audacieuse, elle réalise à cet instant qu’il est passé à côté d’elle à cause d’elle !

De douleur, elle galope sans réfléchir jusqu’à la jetée, elle appelle ses amis. Elle saute seule ! La mer est plus violente que d’habitude, la traversée est périlleuse, les vagues frappent, Apollon disparaît. Elle lutte puis elle comprend… prise dans un tourbillon, elle ne respire plus, pas par manque d’air mais par vérité… toute sa vie, elle a aimé une illusion, un amour jamais vécu, jamais risqué, jamais vrai.

Dans ce tumulte, elle comprend qu’il aime sincèrement Loren parce qu’elle a osé être ! Elle n’a pas triché, elle s’est montrée avec toute sa fragilité.

Elle, elle a joué parfaitement, trop parfaitement…

Toute sa vie, Astrid aura porté des déguisements, elle se sera perdue, elle n’aura pas vécu !

L’eau l’emporte, elle ne veut plus résister, pour la première fois de sa vie, elle lâche…

Dans ce chaos, elle voit clair ! Elle n’a pas perdu Arthur, elle ne l’a jamais eu ! pire encore, elle ne s’est jamais eue elle-même !

Elle choisit de s’endormir pour ne pas se réveiller… et pourtant c’est le réveil !

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