Qui est le toto qui a affirmé que les chats retombent toujours sur leurs pattes ? Encore un humain pour raconter ces âneries ! Un qui n’a aucune expérience des chats, c’est sûr !

Je viens de me casser la patte en tombant de l’arbre en face de chez moi. Cette histoire a duré un mois car le plâtre glissait tout le temps de ma patte, jusqu’à ce qu’un docteur compétent et plus éclairé que les autres comprenne qu’il fallait me raser les poils de la patte pour que le plâtre cesse de glisser. Mais enfin ça, c’est une autre histoire !

En tous les cas, l’avantage de cet accident a valorisé la qualité de ma nourriture. Maman m’achète des boîtes de thon ! Oui, du thon ! Mon poisson préféré, mon repas le plus délicieux !

Pendant trois semaines, je m’empiffre de thon, je réclame de manière indécente dès que Maman entre dans la cuisine, à m’en rendre sourde de moi-même !

Chaperlipopette ! J’y crois pas, elle me demande de me taire et me renvoie sur la terrasse !
N’a-t-elle aucune pitié pour le chat accidenté, blessé et encore handicapé que je suis ! Maman, un peu de tendresse, de douceur, c’est ton métier tout de même ! Non mais les humains, il faut les réveiller ! Et que me dit-elle ?
— Dès qu’on t’enlève ton plâtre dans deux jours, on arrête les boîtes de thon, on reprend les bonnes habitudes et tu auras uniquement tes croquettes !
Je suis abasourdie ! Comment ose-t-elle envisager de me priver alors que je vis une situation épouvantable ? Déjà, je porte une ridicule collerette, mon plâtre est énorme, et tellement lourd que, quand je descends les escaliers, je fais des « badaboums » qui résonnent dans toute la résidence du château. Je ne peux plus grimper aux arbres, et je ne peux plus courir… Je vis le chaos depuis des semaines et Maman serait capable de me priver de ma seule douceur de vivre !

Je ne vais pas me laisser faire aussi facilement ! Maman ne sait pas encore à qui elle a affaire véritablement : je suis Marie-Joëlle Calle, je suis la reine de la jungle !

Les deux jours sont passés, on m’enlève mon plâtre, enfin la liberté, que ça fait du bien… J’ai envie de gambader, de bondir, de jouer avec mes ficelles.
Mais nooon, catastrophe ! Je vais être privée de mon festin si Maman voit que je vais bien…

Je n’ai plus mal, mais je boîte de façon exagérée, je miaule pour indiquer que je souffre, je la regarde avec mes yeux larmoyants de chat potté. Elle craque !

Je m’empiffre, je me goinfre, je préfère tout manger avant qu’on me retire mon assiette, ou pire, que l’autre-là, la flèche du désert, vienne terminer ma gamelle. On n’est jamais trop prudente !
Cela fait quinze jours que mon cinéma dure, j’ai l’impression que Maman commence à me suspecter.
— Eh dis donc, Marie-Jo, je remarque que tu boîtes uniquement quand tu me réclames du thon. Tu ne jouerais pas la comédie par hasard ?
Comment Maman peut-elle être aussi insensible ? Elle a eu la peur de sa vie quand elle m’a vue revenir, il y a un mois et demi, avec ma patte cassée, et aujourd’hui, elle me traite de comédienne ! Chapristi, je rêve !

Quinze jours plus tard…
— Marie-Joëlle, il n’y a plus de boîtes de thon. Je t’observe depuis ces derniers jours et tu es totalement rétablie. Tu boîtes juste pour avoir du poisson, mais c’est terminé, j’ai compris ton manège !
Elle me balance ça alors que je suis tranquille à prendre un bain de soleil dans la mezzanine. On n’agresse pas la reine de la jungle de cette manière ! Non mais oh, pétarchat !
Je ne me laisse pas faire, je descends les escaliers avec toutes les peines du monde, je lui montre à quel point je suis diminuée, j’y mets tout mon talent et tout mon cœur. Et vous savez quoi ? Qu’est-ce qu’elle me dit ?

— Arrête ton cinéma tout de suite. Cela fait des jours que ça dure, ton rôle d’actrice de chatte boiteuse, mais ça ne prend plus ! Je te vois toute la journée gambader, tu es en forme et tu essaies de m’appâter en me faisant pitié ! Alors c’est terminé, tes croquettes sont sous la varangue et tu auras une petite portion de gourmet une fois par jour.
Aucune bonté, c’est vraiment une humaine ! Chat pas grave, pour la remercier de ne plus me donner de thon, je vais aller lui dégoter dans le jardin une grosse chenille de bois bien juteuse, et je vais la lui déposer dans la cuisine !

— Aaaaah, qu’est-ce que c’est que ça ? Marie-Joëlle, c’est vraiment dégoûtant ! s’écrit Maman.
Et oui, cadeau Maman, donnant-donnant, œil pour œil !

Enfin, voilà, vous comprenez ma vie maintenant !
Bon, à plus pour une de mes nouvelles et si captivantes aventures !


